Explorer, inventer, pédaler : le vélo comme terrain de jeu et de création
Fischer, passionné de vélo depuis son enfance, est le fondateur de Fish-Ski Designs. Designer, bricoleur et artiste, il conçoit des objets fonctionnels et créatifs, comme ses fameux tall bikes. Grand amateur de bikepacking, il a exploré de nombreux pays: la Polynésie, le Japon ou encore la Nouvelle-Zélande. Il incarne un véritable esprit DIY, prônant l’idée que l’important est de se lancer, d’expérimenter et de prendre du plaisir, peu importe le matériel.
Salut Fischer ! Peux-tu nous parler un peu de toi ? Comment ta pratique du vélo est né ?
Fischer. Je m’appelle Fischer, j’habite à Salt Lake City, dans l’Utah, et je dirige une marque de sacoches de vélo appelée Fish-Ski Designs. J’ai commencé le vélo quand j’étais tout petit. J’ai la chance d’avoir deux parents passionnés de vélo, qui m’y ont initié dès mon plus jeune âge. Mon père raconte que le jour où j’ai enlevé mes petites roues et roulé pour la première fois sans aide, la première chose que j’ai dite a été : « Allons sauter des trottoirs ! » Depuis ce jour-là, ça ne m’a jamais quitté. J’ai roulé en BMX, en VTT, en vélo de route, en vélos un peu fous, bref sur tout ce qui me tombait sous la main. Aujourd’hui, je roule surtout en gravel/bikepacking et en VTT.
Tu peux nous en dire plus sur ce fameux « tall bike » ?
Fischer. Un « tall bike » est exactement ce que son nom décrit : un vélo plus grand qu’un vélo traditionnel. Généralement, il s’agit de deux vélos soudés l’un sur l’autre, mais il peut aussi y en avoir beaucoup plus ! Mon tall bike est composé de trois vélos soudés ensemble : deux en bas et un en haut. Cela forme un peu un grand triangle pour le rendre plus stable.
J’étais en dernière année à l’Université d’État de l’Utah, étudiant le design et le développement de produits de plein air. Nous venions de commencer nos projets de fin d’études, et je pensais aux tall bikes depuis quelques années déjà. Je réfléchissais à la manière de créer un tall bike à la fois significatif, artistique, utile, et qui corresponde à ce que j’étudiais. J’étais très inspiré par mon père (réalisateur de documentaires, photographe, génie créatif) et par les frères Zenga (créateurs passionnés de tall bikes).
J’ai décidé de créer un « bikepacking tall bike ». Cela semblait une idée un peu folle pour la plupart des gens (même pour mes professeurs), mais je voyais la vision et je savais qu’il y avait quelque chose là-dedans. J’ai donc passé la majeure partie de mon temps libre à dessiner des centaines de vélos et à réfléchir à comment rendre ce vélo le plus pratique possible.
Quand est venu le moment de présenter mon projet de fin d’études, j’avais créé un tall bike avec une tente intégrée, une table de cuisine, des sacoches de cadre et plein de rangements. Je pense encore que beaucoup de gens trouvaient l’idée un peu folle et se demandaient pourquoi je faisais ça. Ma réponse était : « Pourquoi pas ? » C’est une œuvre d’art fonctionnelle, quelque chose sur lequel je peux voyager et vivre, tout en apportant de la joie et en faisant sourire les gens en chemin.
Et maintenant, grâce à ce projet de tall bike (la première fois que j’ai fabriqué une sacoche de vélo), je dirige une entreprise de sacoches de vélo prospère. Le tall bike est quelque chose que nous utilisons tout le temps pour partager l’esprit de Fish-Ski Designs et montrer aux gens que le vélo peut être amusant et un peu fou, et qu’il ne s’agit pas toujours d’avoir le vélo le plus cher. N’importe quel vélo fera l’affaire : l’important est de sortir, de faire du bikepacking, de rouler avec ses amis, c’est ça l’essentiel. Et rappelez-vous : parfois, les gens remettront en question vos rêves et vos passions, mais si vous continuez sur votre chemin et faites ce que vous aimez, peu importe ce que les autres pensent, c’est votre rêve.
Tu crées beaucoup d’objets uniques liés au vélo, où trouves-tu l'inspiration ?
Fischer. Je m’inspire beaucoup de l’art, du monde et des gens qui m’entourent, ainsi que de la nature, en fait un peu de tout. Je pense que si tu te concentres sur les choses et les personnes autour de toi, de gens et d’endroits qui t’inspirent à grandir et à penser en dehors de ta bulle personnelle, tu peux trouver de l’inspiration dans n’importe quoi.
Tu te considères plutôt comme un designer, un bricoleur ou un artiste ?
Fischer. C’est une question difficile. Je pense que, de formation, je suis techniquement un designer. Mais je n’ai pas toujours l’impression de rentrer dans cette catégorie. Ce que j’aime le plus en travaillant dans une petite entreprise, c’est qu’on porte souvent plusieurs casquettes. Un jour, tu es en train de dessiner et de concevoir un nouveau sac, le lendemain tu construis une nouvelle table de découpe dans l’atelier de menuiserie. La semaine suivante, tu peux passer 12 heures par jour derrière une machine à coudre pour préparer la prochaine sortie. C’est toujours différent, et je pense que c’est ce qui rend les choses amusantes et intéressantes.
Y a-t-il un objet que tu as conçu et dont tu es particulièrement fier ?
Fischer. Le dernier équipement dont je suis vraiment enthousiaste est le sac à dos-panier que nous avons lancé il y a environ un an. C’est un sac à dos qui se dézippe pour devenir 2 paniers et une sacoche de taille/fixation sur le guidon. Pendant longtemps, les gens me demandaient quand j’allais fabriquer des paniers, mais je trouvais que c’était un marché déjà saturé. Tout le monde en fait.
Puis j’ai été invité à un voyage de bikepacking de 3 semaines avec des amis au Japon. J’ai commencé à réfléchir à comment transporter tout mon équipement et mon vélo dans l’avion : je savais que j’avais besoin d’un sac à dos pour le vol, mais que faire de tout ça une fois arrivé là-bas ? Alors j’ai commencé à esquisser des idées pour créer un système de sac à dos modulable, et après quelques semaines de croquis, j’avais des idées que j’ai commencées à prototyper.
Quelques prototypes plus tard, le voyage approchait et je devais simplement me lancer. J’ai donc fabriqué le premier sac à dos-panier, et ça a super bien fonctionné. Cela a commencé à attirer l’attention en ligne et les gens en voulaient vraiment. Il m’a fallu 8 à 9 mois pour peaufiner le projet suffisamment pour pouvoir commencer la production. Au début, chaque sac me prenait environ 20 heures pour le couper, le coudre et poser le scotch d’étanchéité. Maintenant, après un an, nous avons réduit le temps et optimiser le processus, et nous pouvons les produire beaucoup plus rapidement.
À quoi ressemble ton espace de travail ?
Fischer. Actuellement, Fish-Ski fonctionne depuis mon sous-sol à Salt Lake City, dans l’Utah. Nous avons investi chaque centimètre du sous-sol et essayons d’optimiser l’espace au maximum, car on commence vraiment à être à l’étroit.
Nous avons actuellement 2 très grandes tables de découpe côte à côte, 14 pieds par 4 pieds. Nous avons 4 machines à coudre industrielles (une machine à renfort arrive bientôt) et 2 petites machines portables, au cas où nous aurions besoin de coudre en dehors de l’atelier. Il y a 2 étagères industrielles débordantes de tissus. Comme nous travaillons beaucoup avec des matériaux recyclés, nous avons des piles et des piles de bannières, de voiles, de présentoirs de showroom, tout est entassé dans les coins, les tiroirs, partout où ça peut rentrer.Nous avons un placard pour stocker tous les sacs présents sur le site et prêts à être expédiés, et la station d’expédition se trouve également dans ce placard.
J’adore collectionner des objets d’arts et des photographies de nos voyages, donc les murs en sont recouverts, ainsi que de pièces que j’ai accumulées au fil des années. Chaque année, les murs deviennent de plus en plus fous. Je pense qu’un studio parfaitement organisé et propre n’est pas forcément le signe que l’on fait les choses correctement. Il faut un peu de chaos dans l’espace, avec des couleurs, des sacs et un peu de folie partout. J’adore l’espace actuel dans lequel nous travaillons, mais j’ai hâte de voir dans quels espaces nous pourrons nous développer à l’avenir.
Combien de temps peut te prendre un projet ?
Fischer. Tout dépend du projet. Parfois, je réussis un projet dès le premier ou le deuxième prototype et ça devient un succès. Par exemple, le projet « Bike Nuts » est une idée que j’avais en tête depuis un moment, mais quand je suis passé à la phase de prototype, il n’a fallu que 2 prototypes pour qu’il soit terminé. Nous l’avons lancé comme une blague pour le poisson d’avril, et ça a explosé. J’étais submergé de mails et de messages demandant pourquoi les gens ne pouvaient pas le trouver sur notre site (nous ne prévoyons pas de les vendre, c’était une blague). Aujourd’hui, trois ans plus tard, c’est l’un de nos produits les plus vendus.
Certains produits prennent des années à se développer et à être testés. J’ai commencé un projet de veste backpack en deuxième année à l’Université d’État de l’Utah. J’ai travaillé dessus pendant 2-3 ans à l’école, j’ai testé le produit pendant 2-3 ans après l’école avant de le lancer finalement au public il y a 1 ou 2 ans. Je pense avoir travaillé sur ce produit pendant environ 5 ans, et je continue encore aujourd’hui à le développer et à l’améliorer.
Comment définirais-tu ton travail et ton approche créative ?
Fischer. Je ne sais pas si je peux vraiment le définir. J’ai la chance de vivre dans un endroit si magnifique, avec un accès incroyable à la nature. Cela m’a permis de grandir en explorant le plein air et en trouvant de l’inspiration en le faisant. J’ai aussi une famille formidable et très créative. Mon père est réalisateur de documentaires et photographe, et ma mère est une couturière légendaire qui dirige sa propre entreprise depuis toujours ; elle est aussi monitrice de ski et, de façon générale, une vraie badass. J’ai donc un peu combiné les professions de mes deux parents avec mon amour pour le vélo et le voyage, voilà comment est née Fish-Ski Designs.
Ton travail s’inscrit profondément dans l’esprit DIY : est-ce pour toi un mode de vie, un choix pratique, ou une manière de préserver ta liberté créative ?
Fischer. Je pense que c’est un peu de tout ça. Je crois que nous incarnons définitivement l’esprit DIY, peut-être pas autant qu’au tout début, quand je cousais tout moi-même à la main. Mais je pense que nous pouvons inspirer les gens en montrant que l’on a pas besoin d’un atelier ou d’un entrepôt super sophistiqué pour se lancer. Il suffit de commencer. Nous avons actuellement une équipe de 4 personnes (moi compris). Moi et mon amie Jenna travaillons ici dans l’atelier, et les 2 autres personnes travaillent depuis chez elles en tant que couturières contractuelles. À l’avenir, j’aimerais beaucoup faire plus d’enseignement sur ma chaîne YouTube, montrer aux gens comment coudre leur propre équipement. J’aimerais montrer à quel point c’est facile et amusant de fabriquer ses propres affaires.
Y a-t-il un objet que tu rêves de créer mais que tu n’as pas encore osé réaliser ?
Fischer. Je suis toujours en train de concocter de nouvelles idées et produits, à la fois pratiques et un peu fous. J’ai des carnets de croquis que j’emporte partout lors de mes voyages, je dessine constamment en essayant de résoudre les différents problèmes que je rencontre sur la route ou dans l’atelier. On ne sait jamais si le prochain projet un peu fou deviendra le prochain grand projet. Malheureusement je dois donc garder mes nouvelles idées secrètes. Il faudra juste me suivre pour voir ce que nous allons inventer ensuite.
Tu fais également du bikepacking ?
Fischer. Le bikepacking est un de mes moyens préférés pour explorer. J’ai eu la chance de faire pas mal de voyages ces dernières années. J’ai absolument adoré le Japon, où je suis allé deux fois au cours des 18 derniers mois. Une première fois avec des amis, où nous avons pédalé de Kagoshima à Tokyo (nous avons réalisé un film pour State Bicycle, “Mystery Tour”). La deuxième fois avec ma petite amie Gracee, où je transportais ma machine à coudre sur mon vélo et nous avons fait du bikepacking tout en cousant des sacs pour les gens en chemin (nous avons écrit un article pour bikepacking.com, “Cycling and Sewing Across Japan”).
En janvier dernier, j’ai eu l’occasion de faire du bikepacking sur l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande avec ma petite amie Gracee (vidéo sur ma chaîne YouTube). Et récemment, nous revenons d’un voyage alliant bikepacking, glamping et surf en Polynésie française. C’était la saison des pluies, donc nous avons séjourné dans des bungalows le long du parcours.
Mystery Tour: Bikepacking Through Japan
Parles nous de ta pratique du vélo ?
Fischer. Je fais du vélo presque tous les jours. Mes vélos font partie de ma vie et représentent une incroyable liberté pour moi. Après une journée stressante dans l’atelier, une petite sortie à vélo au coucher du soleil peut me vider la tête et me permettre de réfléchir clairement à nouveau. J’adore vraiment le bikepacking, que ce soit sur de courts ou de longs trajets. J’ai la chance de vivre dans un endroit magnifique, l’Utah, avec un accès formidable aux sentiers et à la nature. Je peux partir de chez moi pour faire du VTT, du gravel ou du vélo de route. Souvent, je pars en fin de journée, dans les montagnes et je trouve un endroit pour camper. Puis le matin, je peux être de retour à la maison pour le petit-déjeuner.
J’adore aussi le bikepacking sur de longues périodes, vivre sur le vélo pendant des semaines. On apprend à avoir son vélo parfaitement réglé, à ajuster les choses au fur et à mesure, et au bout de quelques jours, on commence à trouver un rythme. C’est une sensation incroyable, j’adore ça. Explorer de nouveaux endroits et de nouvelles cultures à vélo est une façon fantastique de voir le monde et de rencontrer de nouvelles personnes.
Est-ce que Salt Lake City et ses alentours sont un endroit agréable pour faire du vélo ?
Fischer. La région où je vis est plutôt idéale pour le vélo. La ville et ses alentours s’améliorent petit à petit, ce n’est pas parfait, mais beaucoup d’efforts sont faits. Cela va de pair avec de plus en plus de gens qui se déplacent à vélo, qui font entendre leur voix et montrent qu’il faut du changement. Nous avons aussi un excellent accès à de nombreux sentiers différents, des parcours gravel et des pistes cyclables.
Quelle est ta philosophie du voyage à vélo ?
Fischer. Je pense que c’est l’un des meilleurs moyens de voyager. Une fois que l’on réalise qu’on peut emmener son vélo quasiment partout en avion sans frais supplémentaires, ça devient évident. Vous prenez l’avion avec votre vélo pour aller dans un nouvel endroit et vous avez déjà votre moyen de transport et votre logement réglés (si vous aimez le camping ou les auberges). Le vélo est plus lent qu’une voiture, donc vous pouvez voir plus de choses en chemin, mais pas aussi lent qu’en marchant, donc vous pouvez quand même parcourir pas mal de distance chaque jour. On aime vraiment rouler doucement, sans plan précis, pour pouvoir rencontrer des gens en chemin et partir dans de petites aventures improvisées que l’on ne refait pas si on avait un planning strict.
Quels conseils donnerais‑tu à quelqu’un qui souhaite se lancer dans la conception d’objets et de produits liés au vélo ?
Fischer. Il y a deux phrases que j’essaie de suivre dans ma vie quotidienne et qui peuvent s’appliquer à tout: « Commence simplement » et « Si c’était facile, tout le monde le ferait ». Je pense qu’elles s’appliquent surtout à la conception d’objets, mais elles fonctionnent aussi pour se lancer dans le bikepacking.
Beaucoup de gens réfléchissent trop et pensent que les choses vont être beaucoup plus difficiles qu’elles ne le sont vraiment (je sais que ça m’arrive) et finissent par tout remettre à plus tard et ne jamais essayer. Mais si je commence simplement un projet ou une idée, c’est toujours plus facile que ce que j’imaginais. Et « si c’était facile, tout le monde le ferait » est un peu ma devise pour les affaires et pour le lancement de Fish-Ski : si créer une entreprise et fabriquer du matériel était facile, tout le monde le ferait, mais ce n’est pas facile, cela demande beaucoup de temps, de dévouement au métier et des années d’essais et d’erreurs. Beaucoup de gens abandonnent, mais si vous voulez vraiment le faire, ça ne sera pas facile.
Et à quelqu’un qui veut se lancer dans le bikepacking ?
Fischer. La même chose, commencez simplement ! Peu importe si vous n’avez pas le vélo parfait pour le bikepacking, ne laissez pas cela vous arrêter. J’ai commencé le bikepacking avec le premier vélo venu, je partais simplement avec des amis, avec notre équipement dans des sacs à dos, et nous partons explorer à vélo et camper. C’est ainsi que j’ai découvert mon amour pour le bikepacking, puis petit à petit j’ai commencé à fabriquer mon propre matériel pour rendre mes voyages de plus en plus agréables.
Y a-t-il des projets sur lesquels tu travailles en ce moment ?
Fischer. Je suis vraiment enthousiaste vis à vis de ma chaîne YouTube. C’est quelque chose sur lequel je travaille tranquillement depuis un moment, mais je suis excité de pouvoir y réaliser davantage de projets et de la développer comme un endroit sympa pour découvrir nos voyages, en apprendre plus sur nos sacs, et, j’espère, à l’avenir, apprendre aux gens à coudre et à fabriquer leur propre matériel.
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