Aller au contenu
Bikepacking Interview

Sur la route de l’invisible : voyage à vélo, à la rencontre de l’autisme

Adrien nous raconte le parcours qui l’a amené à lier voyage à vélo et engagement pour l’autisme. En 2022, ce qui devait être une simple pause de six mois se transforme en un Tour d’Europe à vélo. Il décide alors de donner un sens supplémentaire à cette aventure en la mettant au service d’une cause qui lui tient à cœur : sensibiliser à l’autisme et soutenir son neveu Xavier. Quelques années plus tard, il lance un second projet : un Tour de France à vélo ponctué de 35 étapes à la rencontre de familles, d’associations et de structures spécialisées. De cette aventure naîtra le documentaire Sur la route de l’invisible. À travers son témoignage, Adrien explique comment le vélo est devenu bien plus qu’un moyen de voyager : un prétexte aux rencontres, un vecteur de lien et un formidable outil pour faire évoluer le regard porté sur l’autisme.

Adrien, peux-tu te présenter et nous dire comment est né le projet Cyclism For Autism ?

Adrien Charle. Je m’appelle Adrien Charle, j’ai 42 ans et j’habite à Annecy. Le projet Cycling for Autism est né en 2022. Après 15 ans dans le monde professionnel, j’ai eu envie de m’offrir une pause de 6 mois et je suis parti pour un Tour d’Europe à vélo. Je voulais associer une cause qui me tient à cœur à cette aventure. J’ai proposé à mon frère et ma belle-sœur de sensibiliser à l’autisme et de lever des fonds pour l’association Des rêves pour Xavier et financer un tandem électrique. Xavier est mon neveu de 18 ans et est autiste sévère non verbal.

Ton engagement autour de l’autisme démarre donc en 2022 avec un Tour d’Europe. Qu’est-ce qui t’a conduit à te lancer dans cette première aventure ?

Adrien Charle. J’ai toujours aimé les grands espaces, voyager et le sport de manière générale. J’avais envie de prendre du temps pour moi, pour partir à l’aventure sur une longue période et en mobilité douce. J’ai découvert le voyage à vélo à l’été 2021 sur la Vélodyssé et, comme beaucoup, je suis tombé amoureux de ce mode de voyage. Par conviction, cela me tenait à cœur de montrer que l’on peut partir à l’aventure de chez soi, à vélo, et qu’il y a énormément de belles choses à découvrir en France et chez nos voisins.

© Adrien Charle

Quelques années plus tard, tu entreprends un Tour de France à la rencontre de l’autisme, avec l’objectif de réaliser le documentaire Sur la route de l’invisible. Qu’est-ce qui t’a donné l’impulsion pour ce nouveau projet et cette dimension de film ?

Adrien Charle. Je voulais aller plus loin dans la compréhension. J’ai donné quelques conférences après le Tour d’Europe et écrit un récit d’aventure. Mais quand on me posait des questions sur l’autisme, je ne savais souvent pas très bien répondre. Alors j’ai eu envie de comprendre, et d’aller plus loin dans la sensibilisation avec le documentaire. Donc j’ai imaginé et préparé ce projet de Tour de France avec 35 rencontres en deux mois avec des écoles, des associations, des établissements et des personnes autistes. Avec l’objectif de raconter leurs histoires au travers du documentaire, qui a été filmé et réalisé par mon ami Jérôme Habasque (à vélo également).

À quoi ressemble une journée type sur le vélo ?

Adrien Charle. Les journées se ressemblent un peu en voyage à vélo, on crée une sorte de routine. J’aime bien prendre un peu mon temps le matin et profiter du spot de bivouac pour prendre le petit-déjeuner. Après je replie mon campement et je file sur ma journée de vélo. Je m’arrête souvent prendre quelques photos ou profiter des beaux espaces, ou même faire un arrêt casse-croûte. Mais en général les arrêts ne sont pas très longs et j’aime bien avancer à bon rythme jusqu’au spot du soir. Il y a souvent l’étape de trouver à boire et à manger pour le bivouac. Je vérifie pendant la journée à quel moment je dois m’en occuper pour ne pas être pris de court au moment de trouver un endroit pour planter la tente.

Sur le Tour de France l’année dernière, je devais m’assurer d’être à l’heure et au bon endroit pour mes rendez-vous programmés à l’avance, donc je devais gérer cela en plus. Le vélo était plus mon mode de transport entre les rendez-vous, avec quelques parenthèses dans les plus beaux coins de France.

© Adrien Charle

Quels équipements sont essentiels pour partir en expédition à vélo sur une longue durée ?

Adrien Charle. Cela dépend des voyageurs à vélo. Je crois qu’on a toutes et tous nos préférences en termes de confort. Les indispensables restent de quoi réparer et gérer les soucis mécaniques. De mon côté je voyage de plus en plus de manière minimaliste et cela dépend des aventures : le nécessaire de bivouac (tente, matelas, sac de couchage, oreiller), une tenue de rechange vélo et une tenue pour le soir. Et selon les aventures je prends la popote avec réchaud pour cuisiner. Mes autres indispensables : la veste et le pantalon de pluie, les surchaussures, la doudoune, le GPS et le powerbank. Et assez de bidons pour être autonome en eau.

As-tu été confronté à des problèmes mécaniques ou à des imprévus, et comment les as-tu surmontés ?

Adrien Charle. Sur le Tour d’Europe, j’ai eu deux grosses galères mécaniques, mais qui se sont transformées en histoires et rencontres incroyables.

En Lettonie, la valve de ma chambre à air s’est cassée dans l’embout de ma pompe à main. Impossible de l’enlever. J’étais donc à plat, sans pompe, dans la pampa d’une route gravel à l’intérieur du pays. J’ai fait du stop littéralement 1min avant qu’un papy létton s’arrête et m’aide à regonfler mon pneu avec un compresseur à air branché sur la batterie de la voiture.

À 20km du Cap Nord, à 200 km de la première ville, mon câble de dérailleur à cassé. J’en avais un de rechange donc j’ai pu réparer facilement, mais j’avais perdu une pièce essentielle dans ma manette de changement de vitesse. Impossible de la trouver. Mais magie de l’histoire, il y avait un magasin Intersport (de la taille de ta cuisine) dans le seul village du coin à 5 km de là. J’ai passé 1h sur le pied d’atelier avec le gérant pour installer un système de changement de vitesse de vélo de ville en dépannage. J’ai fait les 250 km suivants avec ce système jusqu’à trouver une manette shimano.

Sur le Tour de France, uniquement des crevaisons mais rien de problématique.

Peux-tu nous présenter l’association Des Rêves pour Xavier ainsi que ton neveu Xavier ? En quoi le tandem est-il important pour lui, et quel impact a eu ton Tour d’Europe en 2022 dans son financement ?

Adrien Charle. Mon neveu Xavier a bientôt 19 ans et est autiste sévère et non verbal. L’association a été créée il y a une quinzaine d’années par mon frère et ma belle-sœur pour l’accompagner dans ses progrès et sa vie quotidienne. Le Tour d’Europe de 2022 a permis de financer l’achat d’un tandem électrique adapté à ses besoins, qui a un coût très élevé. Il n’est pas en capacité de se diriger ou de freiner sur un vélo, donc le tandem est la seule solution pour lui permettre de pratiquer ce sport qu’il aime tant et qui lui permet de réguler ses émotions et de se dépenser comme chaque jeune adulte de son âge.

© Adrien Charle

Qu’as-tu appris sur l’autisme au contact des associations rencontrées pendant ton voyage ? Qu’est-ce qui t’a particulièrement surpris ou touché concernant le soutien aux personnes autistes ?

Adrien Charle. Tellement de choses… Même en étant concerné au sein de ma famille, il est très difficile de se rendre compte du quotidien des familles et des professionnels, ce que cela implique, les difficultés des parcours. La sincérité des personnes que j’ai rencontrées et leur façon de se livrer à moi m’ont beaucoup touché. La passion et le combat au quotidien de toutes ces personnes forcent le respect. Ils essayent de trouver des solutions pour leurs enfants, se retrouvent très souvent isolés mais s’entraident.

Selon toi, quels sont les plus gros freins à la compréhension de l’autisme aujourd’hui ? En quoi un projet comme le tien peut aider à changer le regard des gens ?

Adrien Charle. Le principal enjeu est la sensibilisation. On parle très peu de handicap au quotidien et je pense que l’éveil à ces sujets est le principal levier aujourd’hui. J’ai même le sentiment que c’est parfois tabou dans la société actuelle, même si les mentalités évoluent et de plus en plus de monde en parle ouvertement.

L’objectif principal de mon projet va dans ce sens : créer un déclic, éveiller quelque chose chez les spectateurs qui voient le film ou suivent mes aventures. Ce dont je suis le plus fier après les avant-premières, ce sont les retours des spectateurs : “J’ai envie d’en savoir plus”, “J’ai pris une claque”, “Un vrai bouleversement”.

Parmi toutes tes aventures à vélo autour de l’autisme, quelle rencontre ou quel moment t’a le plus marqué ?

Adrien Charle. Il est impossible d’en ressortir une. Pendant le Tour de France, j’ai été accueilli parfois par des dizaines de personnes, avec des banderoles, des vélos, parfois des percussions brésiliennes. Cela m’a beaucoup touché.

Et forcément l’arrivée de mon Tour d’Europe a été très forte émotionnellement. Après 200 jours seul sur les routes d’Europe, ma famille est venue à ma rencontre pour faire les 40 derniers kilomètres tous ensemble. Mon frère Grégoire est venu avec Xavier et le tandem électrique qui a été financé par cette aventure. Un moment magique.

En parcourant la France et en rencontrant différentes associations, familles et structures, as-tu observé des approches ou initiatives particulièrement inspirantes dans l’accompagnement des personnes autistes ?

Adrien Charle. Oui il y en a plein : une école à mi-temps avec l’école ordinaire, des habitats partagés, un parc de jeux adapté à tous les enfants et qui prône l’inclusion. La liste est longue. Ce qui a été incroyable dans cette aventure, c’est que chaque rencontre était une belle histoire et que chacun essaye de faire le maximum pour le bien-être des personnes accompagnées.

© Adrien Charle

Que ce soit lors de ton Tour d’Europe ou de ton Tour de France, quel regard portes-tu sur la place du vélo aujourd’hui entre infrastructures, sécurité et culture cyclable ? Certaines régions ou pays t’ont-ils particulièrement marqué ?

Adrien Charle. Cela dépend des régions et des pays. En France, cela reste compliqué un peu partout. Les conducteurs ne font pas assez attention aux cyclistes et je sens qu’il y a comme une défiance mutuelle. Il est rare que je passe une journée de vélo sans que je me dise que tel ou tel conducteur est passé très près de moi ou a eu un comportement dangereux.

Il y a des pays très adaptés au vélo en termes d’infrastructures, comme les Pays-Bas ou la Belgique, d’autres où les conducteurs font très attention comme l’Espagne. Il y a clairement un pays que je déconseille, c’est la Roumanie. Très peu de routes et très dangereuses avec les camions. Les pays nordiques font la part belle à la nature donc il est agréable d’y faire de l’itinérance à vélo.

Que retiens-tu de l’ensemble de tes aventures à vélo, et en quoi ont-elles fait évoluer ta vision de l’autisme et du voyage à vélo ?

Adrien Charle. Associer une cause à mes aventures leur a donné du sens. Je me sens porteur d’un message, les gens que je connais dans le milieu du vélo connaissent mes convictions et j’ai l’impression d’apporter ma pierre à cette sensibilisation utile. Je me sens maintenant légitime à parler de ce sujet sans être concerné directement au quotidien. Et le vélo se révèle être un vrai fil conducteur, un vecteur d’humanité. Il crée le lien, facilite les échanges et ouvre les portes.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de transformer ce Tour de France en documentaire ? Le fait de revoir ton voyage à travers le montage a-t-il changé ton regard sur cette expérience ?

Adrien Charle. J’ai voulu mettre en lumière celles et ceux qui vivent ce handicap au quotidien et leur donner la parole. Ce film est leur film. Je ne suis qu’un liant entre les 35 rencontres que j’ai faites en deux mois et le vélo a été un facilitateur incroyable. Cette expérience a été très riche humainement parlant, elle m’a beaucoup bousculé. J’ai eu des moments qui ont été compliqués d’un point de vue émotionnel pendant l’aventure. Me replonger dans les images et ces échanges a fait ressortir beaucoup d’émotions. Je ne peux pas regarder le film sans avoir les yeux humides à la fin, même après 50 visionnages. Ces histoires me bousculent et sont très belles.

En tant qu’habitant d’Annecy, comment vis-tu la mobilité cycliste au quotidien dans la ville et aux alentours ? Et peux-tu nous parler de ta pratique du vélo ?

Adrien Charle. Annecy est une ville de sport. C’est pour cette raison que j’ai choisi cette région pour m’installer il y a presque 4 ans. Il est très facile de circuler à vélo dans la ville ou même autour du lac, avec un itinéraire presque 100% sécurisé et dédié aux vélos.

Depuis quelques années, je ne me déplace presque qu’à vélo et en train. J’aime le côté itinérance à vélo et c’est la pratique que j’essaye de promouvoir. Pouvoir partir à l’aventure avec son vélo et en train, proche de chez soi et découvrir les territoires qui nous entourent. Il y a tant de merveilles en France et dans les pays voisins.

J’ai découvert l’ultra-distance l’année dernière sur un événement qui s’appelle la Desertus Bikus. Ce n’est pas ma pratique préférée du vélo, mais j’aime découvrir une autre façon de se surpasser, de découvrir des choses sur soi et le côté partage et entraide avec les autres participants.

© Adrien Charle

Des projets à venir ?

Adrien Charle. Ma principale activité en ce moment est de promouvoir le documentaire sur le Tour de France, en le proposant avec une intervention en entreprise ou en format ciné-rencontre dans des associations, cinémas, médiathèques, festivals. Les premiers retours de spectateurs sont incroyables et j’ai envie que le film vive et sensibilise un maximum de personnes. Côté vélo, j’ai quelques itinérances de quelques jours en France et peut-être en Écosse qui se profilent cet été.

Documentaire Sur la route de l'invisible

Réalisé par Jérôme Habasque • Écrit par Jérôme Habasque, Adrien Charle France • 2026

En savoir plus sur Adrien Charle

Adrien Charle

Le vélo se révèle être un vrai fil conducteur, un vecteur d’humanité. Il crée le lien, facilite les échanges et ouvre les portes.

Partager

Vous pourriez aussi aimer

À deux roues et à deux, l’incroyable aventure d’un couple suisse

Lire l'article
À deux roues et à deux, l’incroyable aventure d’un couple suisse